Un p’tit assortiment de pépites de la littérature jeunesse

On a toustes quelque chose en nous de La Fontaine. Ses fables font partie de nos valises communes et rares sont celles et ceux qui n’en ont pas mémorisées une ou deux au cours de leur passage sur les bancs de l’école. Il y a toujours quelques vers du « Corbeau et du Renard » qui traînent dans un coin de notre tête…

Nous ne sommes plus au « Grand Siècle » de Jeannot, mais ses textes, eux-mêmes empruntés à Ésope (et sûrement à d’autres !) puis passés à la moulinette des moeurs de son époque, résonnent toujours, preuve de l’universalité et de la sagesse de ces petites histoires en vers qui traversent allégrement l’espace et le temps. On ne sait pas si ce siècle-ci sera « grand » (et c’est pas forcément bien engagé) mais les fables continuent à vivre et à évoluer sous des plumes d’aujourd’hui qui dépoussièrent le genre pour nous tendre le miroir de notre temps. Gageons que ces nouvelles fantaisies animalières qui dépeignent et interrogent avec finesse nos travers, sauront aussi trouver un écho chez les jeunes lecteur·ices de maintenant…

Tour d’horizon de quelques ouvrages en vers ou en prose qui savent donner la morale… et le moral !

Les Modernes :

Le corbeau et le renard…et le raton laveur ! est une excellente revisite des fables menée par Evelyne Brisou-Pellen. Les personnages, les péripéties, l’essence des dialogues sont là, (presque) intacts, mais renaissent sous la plume de l’autrice qui mêle sa propre langue à celle de La Fontaine. Cela donne des textes drôles, enlevés et qui font un effort de clarté à destination des plus jeunes tout en conservant la forme en vers et une langue joueuse, riche et rimée. Mais Le corbeau et le renard … et le raton laveur !, ce ne sont pas que des fables en démarche « Facile à lire ». Evelyne Brisou-Pellen s’autorise des pas de côté en donnant à chaque texte une fin alternative qui met les plus faibles sur le devant de la scène et répare les injustices. Les illustrations vivantes de Camille Roy et les textes de La Fontaine venus dialoguer avec leurs descendants complètent ce recueil rafraîchissant et riche de fables d’aujourd’hui.

– Aaah, Sacré Raoul ! Toute la gouaille et la verve de cette étonnante réécriture des fables transparaît dès ce titre rigolo. Dans la jungle urbaine , loin des étangs, des roseaux et de l’onde pure, on rencontre donc Raoul, taxi de son état (la voiture, pas la personne derrière le volant), sillonnant rues et vies qui s’entrechoquent. Des fables automobiles qui fonctionnent aussi bien que les fables animalières grâce à la prose pleine d’humour, d’argot et d’oralité de Marie-Ange Guillaume, qu’on a envie de lire en en faisant des tonnes avec des intonations de titi parisien. Derrière les personnages motorisés, on reconnaît sans peine corbeau, renard, grenouille, boeuf, fourmi, cigale et autres animaux malades de la peste qui excellent dans l’art d’avaler et de faire avaler une essence amère à leurs congénères. Et puis, cerise sur le gâteau, on peut y admirer les illustrations de François Roca, magnifiques peintures à l’huile en rondeur qui soulignent à merveille la part d’ombre et de lumière de ces « véhic-humains ».

Il était une fable : Pascal Teulade nous met illico dans l’esprit déjanté de son curieux recueil en nous contant une extraordinaire histoire. Celle de sa rencontre avec des animaux contrariés de ne plus être les stars qu’ils étaient au temps jadis. Un dimanche d’été, dès potron-minet, les voilà qui débarquent chez l’auteur pour l’investir d’une mission de la plus haute importance : leur redonner vie et postérité sous sa plume (Louane et Maître Gims ayant décliné la proposition). Et entre la confection de deux tartes, on peut dire que Pascal de La Teu va s’atteler avec réussite à sa tâche ! Après la prose introductive, on repasse à la poésie dans cet ensemble de textes où toute la faune y passe, héritière des fables ou non. Des lignes non pas immorales mais amorales entre absurde, cocasse et dérision. Rien de gentillet et beaucoup d’humour grinçant dans ce carnaval d’animaux 2.0 qui s’incarnent dans les vers joueurs de Pascal Teulade et les illustrations malicieuses d’Adrienne Barman ! A coup sûr, une leçon de langue, de sonorités, de second degré, et matière à cheminer et se questionner en toute liberté…

Patrick Pasques est une sorte de magicien du papier. Dans ses décors colorés et sculptés, il redonne vie et souffle aux superstars des fables dans des versions off, préquel ou suites, joyeuses et vivantes :

Le corbeau et les trois poules, ou comment le corbeau profite de la naïveté de trois poules affabulatrices pour leur subtiliser le fameux fromage.

Le renard et le fromage, ou comment ce fromage mal acquis ne profitera jamais au renard.

La revanche du lièvre, ou comment l’arrière-arrière-arrière-petit-fils du lièvre se frotte à une tortue (toujours vivante elle !) qui continue à partir… et à arriver à point !

Dans ces histoires riches en gags et en rebondissements, des personnages pas assagis n’échappent toujours pas à leur destinée littéraire… Ils y prennent néanmoins une nouvelle envergure de papier dans les scènes admirablement façonnées, détaillées et agencées par Patrick Pasques.

– La réécriture la plus actuelle et la plus décoiffante : Le Renard, le Corbeau et tous leurs potos de Véropée. Une très chouette B.D. découverte avec bonheur pendant l’écriture de cette bafouille (oui, ça me prend longtemps) et qui a toute sa place ici. Pêle-mêle, on y retrouve les originaux, leurs adaptations en planches et pour lier le tout les aventures d’une fratrie (enfin d’une « sororie ») d’ados/préados « genre » plus vraie que nature qui fait surgir la fable du quotidien. Un livre bien construit (transitions huilées et rythme cadencé), bien écrit (oralité et poésie bien pesée) et joliment crayonné : bien joué Véropée ! Ces nouvelles versions abordent et secouent avec justesse et humour des thèmes brûlants et contemporains, du consentement à l’omniprésence des réseaux sociaux, en passant par le dérèglement climatique ou la course au profit. Des lions, des cigognes, des renards ou des rats y campent maires véreux, patrons du CAC 40, haters ou influenceurs au réalisme délectable ou détestable… Une B.D. satirique et éclairante comme ses ancêtres, qui gratte (un peu) et ouvre la réflexion (beaucoup), pour les jeunes et les ieuv.

Retour chez les Ancien·ne·s :

La Fontaine aux fables : un incontournable qui mêle 5ème et 9ème art (c’est Wikipédia qui m’a donné les numéros) à la perfection. Cet ouvrage est né d’une géniale idée : celle d’avoir proposé à toute une bande de talentueux illustrateurs et illustratrices de s’emparer des fables pour les propulser dans le monde de la B.D.. On y retrouve donc les textes de La Fontaine à la virgule près, mais complètement transfigurés par la narration de l’image… Les illustrations sont une aide à la compréhension pour les lecteur·ices les plus jeunes. Elles n’ont pourtant rien de neutre : chaque artiste dialogue avec le texte d’origine et se l’approprie pour en proposer sa propre interprétation. Un recueil/spectacle qui met en scène une diversité de styles, de formes, de cadrages, de découpages et offre à la fois plaisir esthétique et grille de lecture rafraîchie pour ces oeuvres qui n’ont décidément pas fini de se livrer…

– Enfin, rendons à Marie de France ce qui est à Marie de France. Marie, exhumée depuis peu du cimetière des autrices oubliées, avait aussi, cinq siècles avant Jean, posé son regard sur sa société et composé ses propres fables inspirées d’Ésope. Et ces textes enlevés et caustiques nous reviennent aujourd’hui sonnant haut et clair après un « petit » passage par la case traduction (c’est Christian Demilly qui s’est chargé de les faire passer de l’ancien français au « nouveau »). Les vers courts et en verve composent des textes sans appel, où les personnages se mangent méchamment des morales invitant à se méfier des félons (noté!) et questionnant une société hiérarchisée et injuste avec (j’ai l’impression pour l’époque) beaucoup de liberté et de mordant. Presque 1000 ans, et résolument moderne ! Les aquarelles fignolées de Fred L. évoquent les gravures de vieux livres illustrés et donnent une sacrée prestance à ces animaux médiévaux. En 1180, Marie de France avait mis en exergue de son ouvrage les mots suivants : « Marie ai nom, et suis de France. Il se peut qu’un clerc ou deux signent de leur nom mon ouvrage ». Finalement non, mais l’Histoire a bien failli lui donner raison…

Les références pour fabuler gaiement :

Le corbeau et le renard…et le raton laveur !, Jean de la Fontaine et Evelyne Brisou-Pellen, illustré par Camille Roy, Âge : 8 +, Pages : 160, ISBN : 9782408029647, Publication : 2021 – 12,50 €, Éditions Milan – Collection Tilt !

Sacré Raoul !, Marie-Ange Guillaume, illustré par François Roca, Âge : 6 +, Pages : 36, ISBN : 9782020537902, Publication : 2002 – Sold out ! (à dénicher d’occas’ ou en bibli), Seuil Jeunesse

Il était une fable, Pascal Teulade, illustré par Adrienne Barman, Âge : 8 +, Pages : 180, ISBN : 978-2-88908-437-1, Publication : 2018 – 22,90 €, La joie de lire

Le corbeau et les trois poules, Patrick Pasques, Âge : 5 +, Pages : 32, ISBN : 979-10-91338-11-1, Publication : 2013 – 13 €, Éditions Points de suspension

Le renard et le fromage, Patrick Pasques, Âge : 5 +, Pages : 32, ISBN : 9791091338479, Publication : 2017 – 13 €, Éditions Points de suspension

La revanche du lièvre, Patrick Pasques, Âge : 5 +, Pages : 32, ISBN : 9791091338585, Publication : 2019 – 13 €, Éditions Points de suspension

Le Renard, le Corbeau et tous leurs potos, Véropée (et Jean de la Fontaine !), Âge : 10+, Pages : 96, ISBN : 9782849534434, Publication : 2022 – 16 €, La boîte à bulles

La Fontaine aux fables, Collectif, Âge : 6+, Pages : 136, ISBN : 9782756024905, Publication : 2010 – 19,99 €, Delcourt jeunesse

Fables de Marie de France, Marie de France, traduites par Christian Demilly et illustrées par Fred L., Âge : 8+, Pages : 64, ISBN : 9-782-36266-494-6, Publication : 2022 – 18,50 €, Éditions Talents hauts


Une réponse à « Fables autrement »

  1. Avatar de Fanicia

    Quoi de mieux que des beaux albums pour faire découvrir les fables à nos petits! 😁

    Aimé par 1 personne

Répondre à Fanicia Annuler la réponse.