
Dans la cité Carmichaël, il y a les Carmichaëliens, fantômes d’un passé ouvrier qui dorment encore à l’ombre de la carcasse de la grande usine désaffectée. Les bâtiments sont restés, l’espoir s’en est allé : il a pris ses cliques et ses claques et est parti se donner à plus offrant.
Dans la cité Carmichaël, il y a Kevin, quatre cinquièmes de lui-même depuis la nuit de l’accident qui l’a fait devenir « l’homme de la maison », 14 ans au compteur, deux prothèses, une mère, un petit frère, des questions plein la tête et une rage rentrée.
Dans la cité Carmichaël, il y a Fanny, Céline, Bernie, Béatriz, Totor, le vieux au déambulateur, Pétunia, Joël… Ils et elles habitent en bas d’Ailly, loin des sommets de la ville et vont au troquet refaire un monde qui les a peut-être oubliés. Femmes battues, « érénistes », mères courage, instagrameur et miss en puissance, retraité·e·s, travailleurs et travailleuses, chômeurs et chômeuses. Ici, c’est Liverpool, mais sans la p’tite musique des Beatles.
Et puis, dans la cité Carmichaël, un beau jour, il y a Sami. Sami l’épicier au grand coeur, qui a quitté son Irak natale trente ans auparavant. Sami, qui sait prendre les gens comme ils sont, dans toute leur bouillie de défauts et de qualités. Sami, qui va redonner un souffle à la cité et à Kevin en ouvrant son commerce bulle d’oxygène. Une nouvelle ère avec l’épicerie « L’air du temps », mais pour combien de temps ?
La cité Carmichaël, ce n’est pas un coron au 19ème siècle, mais on y pense forcément : une ambiance « Germinal », sans les mines et avec un épicier autrement plus sympathique.
Liverpool-sur-Somme est peut-être ce qu’on pourrait appeler un « roman social », mais c’est aussi bien plus que ça… Ce n’est pas misérabiliste ou manichéen. Cela parle de la galère, mais aussi de l’entraide qui en résulte. A travers les yeux acérés, tendres et durs de Kevin, on voit l’alcoolisme, la misère, le désespoir, la violence, la haine de l’autre, la jalousie, la peur du déclassement (et du remplacement…) incarnés par des personnages tellement bien construits qu’on croirait pouvoir les toucher. Ni justifiés, ni jugés : donnés à lire dans toute la complexité d’un contexte particulier.
Ce qu’on lit surtout, c’est Kevin lui-même. L’humour, les craintes, les doutes, la souffrance, les sentiments et les hormones en ébullition de cet adolescent au ton mordant qui touche par sa finesse, sa force et sa fragilité. Un ado qui se construit et essaie de comprendre le monde qui l’entoure, aidé dans sa quête par la bouée Sami. Un ado avec un regard sans concession sur les adultes. Un ado qui se sent hors-norme, et l’est à bien des égards, mais peut-être pas pour les raisons qu’il imagine…
Martine Pouchain signe un texte qui brise et gonfle le coeur et raconte que tant qu’on n’a pas arrêté d’essayer, on n’a pas échoué. Un grand roman sur l’adolescence, qui regarde le monde bien en face. Un grand roman tout court.
Liverpool-sur-Somme, Martine Pouchain, Âge : 13+, Pages : 352, ISBN : 9791035206338, Publication : juin 2023 – 15,90 €, Éditions Thierry Magnier

